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UN IMMORTEL POUR LA JEUNESSE Claude Boujon est mort brutalement le 13 septembre 1995. Il venait d'avoir 65 ans. C'était un grand monsieur discret au
sourire moqueur et un peu triste, aux yeux plissés derrière ses lunettes, qui adorait rire aux éclats et faire des blagues. On parle de lui au passé, tout à coup, et cela choque,
et d'ailleurs, quand on voit les petits de maternelle savoir par cœur « Bon appétit ! Monsieur Lapin », les moyens étudier ses mœurs des sorcières en cinq volumes, et les
grands du cours préparatoire apprendre la vie dans « La brouille », on se dit qu'il y a des Immortels plus immortels que les autres : les Immortels pour la jeunesse. A
l'atelier où, tout jeune, Claude Boujon venait prendre des cours de peinture, on l'avait recruté comme photograveur. Il était devenu secrétaire de rédaction, puis rédacteur en chef de Pif
le chien, tout en continuant à peindre. Depuis 1972, dans son atelier d'Issy-les-Moulineaux, il alternait tableaux, sculptures, affiches, scénographies, marionnettes et livres pour enfants.
Claude Boujon aimait écouter. Sous des dehors très fermes et sûrs de lui, il ne demandait qu'à se laisser influencer. Quand son petit-fils Adrien lui avait signalé, page 29 de « Dents
d'acier » (un de ses albums préférés) un dessin de renard, mâchoire ouverte sur quatre dents, sous une légende qui disait : « Il ne me resta qu'une dent », il avait vite rectifié. Quand des
lecteurs assidus lui écrivaient pour l'inciter à dessiner autre chose que ses éternels lapins et renards, il se lançait illico dans des histoires de rats, d'éléphants et d'oisillons, piqué
au vif, peut-être, mais aussi pour faire plaisir et pour se remettre en question. Car ce grand-père pas si tranquille ne se reposait nullement sur ses confortables lauriers. Son trait si
reconnaissable, faussement "facile", tout en mouvement et en hachures rapides, lui servait à avancer, à prêter des entraides aux espèces ennemies, des rêves d'amour aux grenouilles, des
espoirs de liberté aux crapauds et des tentations de changement aux sorcières - lui qui avait milité naguère pour un monde meilleur. Sans jamais toutefois se prendre au sérieux... Il y a
bien, dans « Un beau livre, un livre », un livre qui change la vie de son possesseur lapin. Mais c'est parce qu'il s'en est servi pour assommer le renard qui
voulait le manger et lui en coincer la mâchoire. «Il faudra vite en trouver un autre, dit Victor. -Oui, un gros bien solide, avec de belles histoires dedans, conclut Ernest.»
Sophie Chérer. Extrait de l’Album des Albums, l'école des loisirs, 1997
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